
« Proust, mi-revenant lui-même, s’est perdu avec une extraordinaire ténacité dans l’infinie, la diluante futilité des rites et démarches qui s’entortillent autour des gens du monde, gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d’improbables Cythère »
Louis-Ferdinand Céline
Commençons cette (timide) tentative de compte-rendu des impressions que le monument RTP pourront laisser au lecteur par les mots de Céline, parce que sa tirade est poétiquement belle (entendons, en termes de sonorité et de mouvement), mais avant tout parce que ce serait probablement la réponse la plus honnête à la question « de quoi parle la Recherche ? ». Un équivalent, moins beau et moins bien ficelé, pourrait être quelque chose comme « il a écrit sur du rien, du vide ». Des salons mondains où règne chez les nobles et une bourgeoisie initiée un intérêt affecté, surjoué et tout artificiellement construit pour les choses de l’esprit : voilà la matière brute qui a servi de squelette à l’entreprise littéraire de Proust. Sur le salon des Verdurin, sur celui des Guermantes pèse le même regard ironique et moqueur de l’auteur, nous en montrant les ridicules protagonistes.
Le génie de Proust tient à ce que de cette masse de « gens du monde, gens du vide », il ait extrait un chef-d’œuvre phénoménal. Excusez-nous du peu. Proust a comblé le vide, qu’il avait choisi pour sujet, avec une extraordinaire analyse psychologique ; il a examiné, au cours d’un diagnostic minutieux, les tréfonds de ces esprits passablement viciés. Pour développer cette idée, appuyons-nous sur une note de bas de page trouvée dans Sodome et Gomorrhe (IV) (Éditions Le livre de poche, 2023) :
Materiam superabat opus : « le travail surpassait la matière »
(Ovide, Métamorphoses, II, 5). Dans les objections de Brichot au style de Balzac, Proust pastiche les critiques qu’avait formulées Paul Souday à la parution de Swann en 1913. Proust avait répondu à Souday que le vers d’Ovide sur « l’art excédant la matière » était pour le poète latin un éloge, non un reproche.
C’est bien là ce que nous essayons de dire de La Recherche. Le travail surpasse de loin la matière. Faisons un bond important dans le temps, dans Le Temps retrouvé (VII) : dans le dernier volume de la RTP, Proust explique et justifie son entreprise littéraire, sa démarche1. Il se pose en fervent détracteur de la littérature réaliste et naturaliste (celle de Maupassant et de Zola), qui est selon lui tout sauf véritablement réaliste (affirmation à discuter !). Celle-ci ne demeure qu’à la surface des choses et dévoie l’artiste de la vraie mission, de la vraie fonction de la littérature, qui est celle d’une extraction de vérité. Celle-ci se trouve dans les tréfonds de l’esprit. Proust a fait remonter à la surface cette vérité au moyen d’une véritable dissection, par les mots, dudit esprit. Les mondains, les bourgeois dépravés et ridicules se sont involontairement offerts comme patients de choix à son scalpel de chirurgien.
Ce que Proust présente au lecteur, d’une beauté poétique incomparable (mais ardue ! il est à raison célèbre pour ses phrases de quinze lignes) – travail s’entend à la fois en termes de beauté stylistique pure et rigueur d’analyse – est propre à l’identification. L’auteur l’assume pleinement : toujours au cours des pages dont nous louions les louanges un peu plus haut, il affirme avoir, en ayant écrit sur des personnages fictifs (chacun étant un conglomérat de divers amis et connaissances de Proust), avoir écrit sur tous. Il a conscience que ses lecteurs se reconnaitront, à divers degrés, dans les affres sentimentales, les contradictions et les douleurs de la jalousie et de l’amour (qui se nourrissent l’un l’autre ! le narrateur ne tombe-t-il pas amoureux d’Albertine qu’après avoir fait l’expérience des premiers assauts de la jalousie ?), le désir de plaire (…) qu’il peint ! Proust ne s’est aucunement fourvoyé : que de pages sur la jalousie chaque lecteur pourrait-il gribouiller !
Écriture sur du vide, qui s’avère ne pas en être un, après révélation par le travail littéraire des tourments de l’esprit. Certes, mais ce résumé n’épouse pas dans sa totalité l’œuvre colossale qu’est la Recherche. Le récit de la vocation littéraire y est superposé, ou plutôt entremêlé, confondu. Les pages opcit du Temps retrouvé n’en sont que la conclusion, l’expression explicite, en toutes lettres. Mais, pour reprendre les mots de Jean Genet, les quelques 3000 pages pourraient être ainsi résumées : « Comment Marcel est devenu écrivain ». Nous saurons être particulièrement sensibles à la construction de la Recherche, qui est une sorte de mise en abyme2 du travail d’écrivain, du rôle de la littérature : les sept volumes retracent le parcours de Marcel, de son enfance à son entrée dans la vieillesse, doué d’une sensibilité littéraire qu’il n’exploite pas, qu’il dilue dans des mondanités3 ; jusqu’à ce qu’un bal, au crépuscule de sa vie, fasse par plusieurs évènements anodins (butter sur une pierre, entendre un bruit de tuyauterie, ouvrir un livre d’enfance…) remonter des souvenirs qui lui intiment l’ordre de rendre compte du temps écoulé. Ce temps perdu, il comprend l’avoir conservé toujours en lui – puisque ce n’est pas au dehors mais bien en lui que s’est écoulé le Temps. L’ultime roman de la Recherche s’achève lorsque le narrateur se met enfin à la rédaction d’un ouvrage sur le Temps perdu, son œuvre sans cesse remise au lendemain, œuvre qui n’est, en fait, autre que les 3000 pages que nous venons d’engloutir avec plus ou moins de difficultés ! Splendide, formidable, grandiose ; le flou volontaire entre autobiographie et roman est tout à fait justifié, nécessaire dans cette entreprise !
La quête en tant que telle dans laquelle Proust s’est lancé, l’exercice de la recherche du temps perdu via les expériences de réminiscence à la Proust, ne rappellerait-elle pas d’une certaine manière (moins triste, mais similaire dans la démarche) la douloureuse tirade du triste protagoniste triste des Nuits Blanches ?
« Savez-vous, Nastenka, où j’en suis ? savez-vous que j’en suis à fêter l’anniversaire de mes sensations, l’anniversaire de ce qui me fut cher, de quelque chose qui, au fond, n’a jamais existé – parce que l’anniversaire que je fête est celui de mes rêves stupides et vains – et à faire cela parce que même ces rêves stupides ont cessé d’exister, parce qu’il n’est rien qui puisse les aider à survivre : même les rêves doivent lutter pour survivre ! Savez-vous qu’à présent, j’aime me souvenir, et visiter à telle ou telle date des lieux où j’ai été heureux à ma façon, j’aime construire mon présent en fonction d’un passé qui ne reviendra plus et j’erre souvent comme une ombre, sans raison et sans but, morne, triste, dans les ruelles et dans les rues de Pétersbourg. Que de souvenirs partout !
Je me souviens, par exemple, qu’il y a juste un an, ici, exactement à cette époque, j’errais, à la même heure, sur ce même trottoir, aussi seul, aussi morne qu’aujourd’hui ! […] »
P.S. : Écrire bien plus sur Proust aurait été possible, tant il y a de choses à dire, cela a déjà maintes fois été fait par de brillants experts ès lettres et autres ; mais peut-être est-il ici préférable se cantonner à quelques impressions, aux points qui expliqueraient pourquoi est justifiée toute la zumba littéraire faite autour de la Recherche du temps perdu… En d’autres termes, nous garderons de cette lecture l’idée que ce colossal travail, au-delà d’une lubie de khâgneux se vautrant dans l’élitisme culturel, été à juste titre consacré monument. Contentons-nous pour clore cet article d’une comparaison, aussi niaise puisse-t-elle sonner : lire la Recherche, c’est comme gravir une montagne. Une expérience laborieuse, au cours de laquelle il faut avancer page par page, gravir les phrases qui n’en finissent pas et dont le courageux randonneur a depuis longtemps oublié le sujet. Arrivé au sommet, à ce fameux « […] puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques, vécues par eux si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps. FIN. », le lecteur est plus qu’essoufflé et ses chaussures de montagne sont trouées. Mais il lui suffit alors de se retourner, d’admirer la vue maintenant dégagée, et il reconnaît être absolument époustouflé par l’immensité que vient de lui offerte Proust. Essouflé et époustouflé par Proust, pas mal ça !
P.S. II, à la première personne : je suis tombée récemment sur la critique d’un essai traitant des possibilités d’adaptation de la Recherche au cinéma4 : Le scénario Proust d’Harold Pinter. On lui reprochait de ne pas avoir compris la Recherche, puisqu’il cède à l’identification auteur / narrateur (“Il aurait dû lire le Contre-Sainte Beuve”) et qu’il considère son œuvre comme une boucle ; alors qu’il s’agirait en fait d’une “spirale infinie”. En effet, d’après la critique, l’œuvre que produit le narrateur est à chaque fois une œuvre différente de celle que le lecteur vient de lire… Et bien moi, qui n’ai pas non plus lu le Contre -Sainte Beuve, mais qui ai bien été charmée par la discordance mystérieuse entre Proust et le Marcel du roman, je suis partisane de la thèse de la boucle ! C’est de là que vient le vertige de la Recherche, c’est ce qui lui donne, enfin (après trois mille pages d’évaluations centrifuges au microscope), son unité ! Bien qu’elle ne puisse qu’être très imparfaitement superposée avec la réalité et la vie de Marcel Proust, c’est bien la Recherche qu’écrit Marcel ; cette histoire de spirale infinie est tirée par les cheveux, et puis ce serait trop triste, après autant d’heures de lecture, de ne jamais savoir ce qu’a écrit Marcel ! La joie du lecteur, c’est de se rendre compte qu’il vient de le lire, ce mystérieux roman ! … Non ?
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Notes de bas de page :
- Ces pages sont absolument grandioses, en citer ici des extraits serait impossible pour des questions de place et de lisibilité : difficile de faire un choix parmi ces sublimes phrases. Il ne vous reste plus, chers lecteurs, chers fans, qu’à aller lire dans le texte. ↩︎
- Un peu comme Les Faux-monnayeurs (Gide) ou Les Fruits d’Or (Sarraute) l’ont fait plus tard, en en moins ambitieux. ↩︎
- Les mots de Merleau-Ponty à l’égard de Cézanne pourraient faire songer à Marcel, dont la vie mondaine a finalement servi de glaise à son œuvre : « La vérité est que cette œuvre à faire exigeait cette vie. Dès son début, la vie de Cézanne [Marcel] ne trouvait d’équilibre qu’en s’appuyant à l’œuvre encore future, elle en était le projet, et l’œuvre s’y annonçait par des signes prémonitoires que nous aurions tort de prendre pour des causes, mais qui font de l’œuvre et de la vie une seule aventure. » ↩︎
- Il y voyait la possibilité d’y articuler deux thèmes, à même de rythmer une potentielle œuvre cinématographique : la désillusion progressive de Marcel à l’égard de la bourgeoisie ; la place croissante accordée aux réflexions sur l’Art et le rôle de celui-ci dans les préoccupations de Marcel, et donc dans La Recherche. ↩︎
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