Compte-rendu
Isabelle Guérin, Santosh Kumar & G. Venkatasubramanian
The Indebted Woman. Kinship, Sexuality, and Capitalism
Stanford University Press, 2023, 248 p., ISBN : 9781503636903
En quoi l’expérience de l’endettement diffère-t-elle lorsqu’on est une femme, et plus particulièrement une femme en Inde ? Publiée en 2023, La femme endettée. Liens de parenté, sexualité et capitalisme (The Indebted Women. Kinship, Sexuality and Capitalism) livre une analyse des différentes facettes de l’endettement des femmes de la région de South Arcot en Inde, à travers l’entremêlement de logiques de genre, de caste et de classe.

Source : Google Map
The Indebted Woman se situe à l’intersection des études féministes, de la sociologie, de l’économie et de l’anthropologie. Le terrain indien présente une spécificité importante par rapport aux enjeux de l’endettement observables dans les pays occidentaux, et ce notamment en raison des hiérarchies de caste et des obligations inhérentes aux liens de parenté profondément ancrées dans les économies locales. Au fil du texte, les auteurs suivent divers profils d’enquêtés, essentiellement des femmes, qui constituent une variété de personnages que l’on retrouve tout au long des chapitres. Ces cas individuels sont autant de vecteurs d’interrogations pour les trois chercheurs, et les rencontres successives qu’ils sont amenés à faire au cours de leurs deux décennies d’ethnographie les conduisent progressivement à réviser leur questionnement initial. Longtemps restée un point aveugle de leur enquête, car taboue et difficile à aborder, la dimension corporelle et sexuelle de la dette des femmes apparaît comme un élément significatif de l’analyse à laquelle se livrent Guérin, Kumar et Venkatasubramanian. À travers la notion de “collatéralisation” du corps féminin, les auteurs montrent que celui-ci est perçu comme un “risque”, voire une marchandise potentiellement échangeable contre le crédit. Dans un contexte de stagnation des revenus réels et de surendettement, alors que les dépenses des foyers augmentent significativement, échanger son corps contre l’accès au crédit peut représenter une solution de dernier recours. Cette approche s’articule avec d’autres notions: la gestion de la dette du foyer par les femmes constitue un véritable travail, qui à l’image du travail domestique demeure invisibilisé et non-rémunéré. Par ailleurs, la notion de dette “impayable” illustre l’imbrication des dettes féminines avec la question des liens parenté et les logiques de caste.
Méthodologie
Les auteurs présentent leur enquête comme une véritable « aventure collective », insistant sur leur complémentarité en tant que personnes issues de cultures ou de milieux différents, avec des sensibilités et des trajectoires diverses. La question de la positionnalité1, développée tout au long de l’ouvrage mais plus particulièrement dans le premier chapitre, occupe une place importante. Ainsi, Isabelle Guérin, femme française issue des classes moyennes et ne parlant qu’un « broken tamil », dispose d’un atout étant donné la possibilité qu’elle a d’endosser le rôle de l’étrangère naïve. Il s’agit d’une position qui l’autorise à poser des questions dont les réponses peuvent sembler évidentes pour les enquêté.es, mais permettant en réalité de faire émerger des pratiques ou des significations qui resteraient autrement implicites. G. Venkatasubramanian, natif de la région de Tamil Nadu, issu de la caste et des classes moyennes, ayant exercé en tant qu’activiste dans une ONG et propriétaire d’une entreprise de coaching sportif, devient quant à lui le confident de nombreuses interviewées. Pour le sociologue, ces opportunités différenciées quant à la conduite de son enquête ne se limitent pas à la forme et au contenu des réponses obtenues lors des entretiens, mais peuvent aussi se révéler cruciales dès le début dans l’accès au terrain: en effet, Santosh Kumar, également originaire de Tamil Nadu, a, en tant que brahmane (« la plus haute des quatre principales castes hindoues », selon le dictionnaire Larousse), accès aux administrations du gouvernement ainsi qu’aux gens de pouvoir. Dès lors, cette diversité des positions des auteurs leur permet de se prémunir, du moins en partie, contre l’illusion biographique2.
Loin de se limiter à la seule quantification ou à l’ethnographie, Guérin, Kumar et Venkatasubramanian mobilisent une combinaison de plusieurs méthodes, dont l’additionnalité se révèle être particulièrement riche. Étant donné la nature de la dette, en rester à l’acte de la quantification, lui-même soumis à des contraintes importantes, ne permet pas de dresser un tableau satisfaisant de la question complexe de la réalité de l’endettement pour les femmes de South Arcot.
D’une part, en considérant le foyer comme unité statistique, les mesures classiques de la dette des ménages empêchent la prise en compte des arrangements familiaux complexes, pourtant essentiels : si la dette est contractée sur une base individuelle, chaque membre d’une famille donnée pouvant mobiliser ses propres circuits, les individus sont pourtant conjointement responsables de leur dette. Il est ainsi par exemple fréquent que ce soient les personnes occupant le rôle de l’épouse ou de la mère qui prennent en charge le remboursement de la dette contractée par les hommes du foyer, sans que ceux-ci n’en prennent nécessairement conscience. D’autre part, les analyses statistiques de la dette en Inde sont conditionnées par une certaine vision de l’ordre social qui a tendance à privilégier les enjeux d’exclusion financière. Elles se concentrent donc habituellement sur les inégalités d’accès à la dette, peut-être au détriment d’une étude plus fine s’attelant à différencier les motifs, sources et usages de l’endettement ou les pratiques de remboursement en fonction du genre, de la caste et de la classe. Enfin, c’est la non-fiabilité des données récoltées à travers des enquêtes par questionnaires qui peut elle-même poser problème: il s’agit de replacer la dette au sein des logiques de pouvoir intrinsèques aux « économies politiques et sexuelles » de la région de Tamil Nadu. En ce sens, les auteurs expliquent que si l’émergence du micro-crédit a engendré une féminisation de la dette à South Arcot (jusque là majoritairement masculine), parler publiquement de la dette des femmes demeure délicat, cela revenant à reconnaître leur importante contribution économique et par là insinuer l’incapacité des hommes à remplir leur rôle de « breadwinner », en contradiction avec les normes locales de féminité et de masculinité. L’administration de questionnaires à l’échelle du foyer se heurte ainsi à certains mystères ou non-dits, pouvant être examinés à leur tour par la méthode qualitative. Dès lors, la mesure de la dette implique l’utilisation d’une variété d’indicateurs et d’unités d’analyse, en combinant quantification et expérience quotidienne. The Indebted Woman s’appuie sur un remarquable travail d’estimation, à travers l’utilisation de la méthode des journaux financiers3 couplée à une ethnographie de neuf mois auprès de dix familles, mais également par l’administration de trois vagues de questionnaires auprès de 500 foyers (soient 1600 individus) le long de la période de l’enquête, en 2010, 2016-17, puis en 2020-21. Parallèlement à ces analyses quantitatives, les auteurs ont procédé à une ethnographie de long cours menée sur pas moins de deux décennies, de 2003 à 2022. Bien qu’ils ne vivaient pas sur le terrain, Guérin, Kumar et Venkatasubramanian insistent sur le caractère durable des liens tissés avec les enquêtés. En s’intégrant aux discussions quotidiennes et en devenant les témoins des commérages locaux, ils construisent progressivement leur immersion telle qu’ils en viennent à être considérés comme des confidents, voire à l’occasion comme des personnes vers qui se tourner en cas de problème et pouvant offrir une assistance.
Propos général du livre
Le premier chapitre de l’ouvrage, intitulé « Intimités et mesures » (« Intimacies and measurement »), est consacré à la présentation des auteurs, de leurs parcours et de leur positionnalité, mais propose surtout une réflexion autour des enjeux de la mesure de la dette et de l’ethnographie, source de plusieurs surprises.
Le deuxième chapitre, « Dette et parenté » (« Kinship debt »), décrypte la forme première de la dette des femmes du Tamil Nadu, à savoir celle d’une dette morale étroitement liée aux liens de parenté. Les auteurs décrivent la façon dont la croissance économique, le déclin de l’agriculture au cours des cinquante dernières années ainsi que la montée de l’hindutva et le renforcement des normes patriarcales dans la région ont conjointement engendré une transformation des critères qui déterminent la valeur des femmes, et plus particulièrement des femmes dalits (caste, ou plutôt non-caste anciennement connue sous le nom des “intouchables”), sur le marché du mariage. L’endettement moral devient ainsi une « condition ontologique » du fait d’être une femme à South Arcot. L’analyse croisée des cas de Pushpurani et de sa mère révèle que la valeur des femmes dalits, qui résidait auparavant dans leur capacité à participer au travail agricole, a progressivement migré vers la notion de « pureté ». Cette évolution s’explique en partie par l’érosion des activités paysannes et par la progression de l’idéologie de l’hindouité (hindutva), elle-même accompagnée d’une rigidification des normes traditionnelles de genre. Alors que pour les garçons, l’éducation constitue un moyen d’accéder à un « bon travail », pour les filles, l’école et les études servent à consolider leur crédibilité sur le marché du mariage face aux belles-familles potentielles. Dans ce contexte et sur ce marché, la fiabilité des futures mariées passe avant tout par leur virginité et la détention d’une dot, ce qui n’était pas nécessairement le cas quelques décennies en arrière. Les parcours respectifs de deux enquêtées, une fille, nommée Pushpurani, et sa mère, illustrent clairement cette évolution. La mère de Pushpurani, mariée à son cousin du côté maternel, voit sa famille recevoir à l’époque une compensation financière destinée à contrebalancer la perte de main-d’œuvre résultant du départ de leur fille. Avec le déclin de l’agriculture, la valeur des femme cesse de résider dans leur force productive, et se déplace progressivement vers leur rôle de mère et d’épouse, la détention d’une dot devenant alors une nécessité pour les futures mariées. En contractant un mariage d’amour, Pushpurani, qui ne dispose pas de dot, se retrouve en situation de dette permanente envers sa belle-famille. Mais même lorsque la dot est versée, une dette financière et morale demeure intrinsèquement liée au fait d’être une femme: les hommes interrogés par les auteurs associent fréquemment son montant au nombre de filles et de nièces dans la famille.
Le troisième chapitre, « The Sexual Division of Debt », présente la manière dont les dettes contractées par les foyers du Tamil Nadu se répartissent en fonction du genre, de la caste et de la classe, et offre une analyse des raisons qui se dissimulent derrière ces différences. Les auteurs font également l’histoire de l’émergence du micro-crédit dans la région, impulsée par les ONG, et qui a conduit à un recours accru des femmes à l’endettement. Dans ce contexte, les femmes pauvres et appartenant aux castes considérées comme les plus basses se spécialisent souvent dans des dettes considérées comme « dégradantes » ou « humiliantes ». Les Dalits, dont l’accès à la dette s’est progressivement renforcé, restent cependant dépendants d’une « dette de caste ». La division sexuelle de la dette, en tant qu’elle découle des hiérarchies de genre et les reproduit, en est révélatrice. Le ratio dette/revenu d’abord, est beaucoup plus élevé pour les femmes que pour les hommes, et les « dettes de survie » (jugées trop dégradantes pour les hommes) sont considérées comme une prérogative féminine. Ensuite, les sources de la dette se différencient également selon le genre: si les femmes ont tendance à recourir aux prêts sur gage, aux prêteurs de porte-à-porte au au micro-crédit, les hommes s’adressent principalement aux prêteurs liés à leur lieu de travail ou aux élites locales. Par ailleurs, les usages de la dette varient eux-aussi: la dette des femmes finance en grande partie les dépenses quotidiennes, tandis que celle des hommes sert en premier lieu à financer les cérémonies (bien que les dépenses quotidiennes viennent en deuxième position). Enfin, le remboursement de la dette est lui-même soumis à des asymétries liées au genre, les femmes assumant en grande partie sa responsabilité. Le chapitre deux, consacré à la dette morale des femmes et à son intégration aux système de parenté, permet de comprendre pourquoi les femmes de la région de Tamil Nadu, en contractant de multiples dettes, cherchent à « regagner » une valeur perdue, que ce soit dans l’espoir d’une mobilité sociale, en quête de liquidités ou alors pour rembourser une dette conçue comme naturellement contractée à l’égard de leur belle-famille. Mais cette division sexuelle de la dette résulte également des pratiques des prêteurs, qui voient dans la clientèle féminine une foule « docile » et « captive ».
Le quatrième chapitre, consacré au « travail de la dette », analyse le « management » de la dette par les femmes à travers la méthode des journaux financiers. Jonglant parfois avec une quinzaine de dettes contractées auprès de différents prêteurs, les débitrices doivent mobiliser une véritable « art de la mémoire », en plus d’un travail relationnel nécessaire à la formation d’un réseau, à la négociation des taux d’intérêt et à la construction d’un sentiment de confiance. Il s’agit d’un travail invisible et non-rémunéré hautement chronophage, pouvant constituer un fardeau mental, mais qui est pourtant source d’accumulation et producteur de croissance. En effet, le travail de la dette génère de la valeur à travers deux mécanismes principaux: d’abord, par le paiement des intérêts, qui contribue à l’accumulation du capital privé, elle-même à l’origine d’une augmentation des salaires ; ensuite via la productivité des femmes, qui stimule indirectement la productivité des hommes.
Le cinquième chapitre, « Dommages corporels » (« Bodily collaterals »), examine l’entrelacement de la dette et de la sexualité dans la vie des femmes endettées de South Arcot. Les auteurs s’intéressent à un phénomène ancien, qu’ils qualifient de « collatéralisation » du corps des femmes. À chaque transaction, le corps féminin est perçu comme un risque, un « collatéral », l’apparence physique constituant un atout dans la négociation avec les prêteurs. Cette « collatéralisation » peut revêtir plusieurs formes, allant du simple sourire ou du flirt jusqu’à l’acte sexuel, lequel ne représente en rien une situation marginale. Si le fait d’avoir des relations sexuelles avec leurs prêteurs permet aux femmes de la région de maintenir leur solvabilité et de rembourser leurs dettes, le caractère transgressif de ces échanges induit l’apparition d’une nouvelle dette morale, à travers un sentiment de honte et de culpabilité. Ainsi, les femmes endettées se retrouvent confrontées à la conciliation de deux impératifs contradictoires: rembourser leur dette tout en préservant leur « pureté », générant un véritable dilemme moral et une dette impossible à solder.
Le sixième chapitre, « Dette et amour », se concentre sur un cas particulier, mais loin d’être exceptionnel – lorsque les prêteurs deviennent les amants des femmes ayant contracté un crédit auprès d’eux. Les auteurs mettent en avant l’important travail relationnel et émotionnel des femmes engagées dans de telles relations, et qui vise à éloigner le spectre de la prostitution et à protéger leur réputation auprès des autres, ainsi que d’elles-mêmes.
Le septième chapitre, « Dettes humaines », examine l’économie morale du partage et du don parmi les femmes de South Arcot. En s’appuyant sur la « réciprocité féminine » et les réseaux de sociabilité locaux, celles-ci parviennent à contourner les circuits formels du prêt bancaire. Au sein de leurs propres réseaux de relations, les femmes bénéficient d’une plus grande liberté de parole, peuvent recevoir du « care » et partager leurs inquiétudes. Cependant, la dette demeure excluante, le non-remboursement pouvant entraîner des sanctions sociales au sein de ces circuits.
Le huitième et dernier chapitre (« Et le futur ? ») élargit la perspective en explorant le rôle central des femmes endettées dans le capitalisme financier contemporain, à travers des exemples venant des Etats-Unis d’Amérique, de l’Espagne, de l’Argentine, de la Chine ou encore du Sénégal, tout en abordant les revendications des mouvements féministes concernant la question de la dette. Les femmes prennent en charge les dettes considérées comme les plus « dégradantes » et donc les plus coûteuses, gèrent le remboursement, maintiennent la réputation de la famille et tentent de préserver l’honneur de leurs époux, pères, frères ou oncles. La particularité de la dette des femmes tient à sa corporéité et à son caractère sexuel, et reste indissociable de ce qui est considéré comme relevant des prérogatives féminines, comme la maternité et le rôle d’épouse.
Notes de bas de page
- La positionnalité du chercheur renvoie à l’influence du ou des groupes sociaux auxquels il appartient (être une femme vs. être un homme, être issu de la classe moyenne supérieure vs. des classes populaires, être issu d’une minorité vs. ne pas être issu d’une minorité, etc.) sur d’une part la façon dont il va mener son enquête, mais aussi d’autre part sur la manière dont il va être perçu au cours de celle-ci par les individus avec lesquels il va être amené à interagir. ↩︎
- L’illusion biographique, dénoncée par Pierre Bourdieu en 1986 dans son ouvrage éponyme, consiste pour le chercheur en le fait de croire que les éléments racontés par les enquêtés lors des entretiens sociologiques correspondent parfaitement à ce qu’ils ont vécu préalablement. Or, les récits des interviewés comportent nécessairement une part de subjectivité, en tant qu’ils sont dépendants d’une construction rétrospective les ayant conduit à se faire les « idéologues » de leurs propres vies. ↩︎
- La méthode des journaux financiers (« Financial diaries ») est introduite en économie par Daryl Collins, Jonathan Morduch et Orlanda Ruthven dans une étude sur les familles touchées par la pauvreté en Afrique, au Bangladesh et en Inde, afin de récolter des données longitudinales (suivre dans le temps les mêmes individus) sur les revenus, les habitudes d’épargne et de dépense des ménages. Un journal est donné à chaque foyer, dont les membres doivent noter leurs transactions quotidiennes. Cette méthode comporte néanmoins d’importantes limites, chacun n’étant pas nécessairement prêt à divulguer la totalité de ses sources de revenus et les motifs conduisant à dépenser l’argent gagné. ↩︎
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