Miroirs ? Lettre d’une inconnue et Les Nuits blanches.

Lettre d’une inconnue, Stephan Zweig (1922)

La Femme en bleu lisant une lettre, Johannes Vermeer, 1962-5

Les nouvelles de Zweig (Amok, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Une ruelle au clair de lune – cycle de nouvelles autour du thème des passions qui consument la vie) sont de véritables sondes de l’âme humaine1, fonctionnant sur le mécanisme du récit enchâssé : un être tourmenté par un évènement, torturé par ses souvenirs, ses remords et ses sentiments ressent le besoin viscéral et cathartique de se confier. Lorsque la douleur devient trop grande, ils se livrent au narrateur, simple inconnu qui croisait – par hasard – leur route. Hélas, la confession demeure, tragiquement et à chaque fois, un échec, car celui qui avoue n’en tire aucun apaisement : son trouble augmente au contraire jusqu’à devenir mortel. Ce procédé littéraire, aménageant une sorte d’alcôve, de pause dans le temps, permet une écriture poignante de l’intime au cours de laquelle Zweig fait montre d’un grand courage, celui d’aller au-delà des surfaces de l’âme humaine. 

La Lettre d’une inconnue est sans doute la démonstration la plus aiguë de la capacité de Zweig à « rendre compte de la psyché humaine » (selon les propres mots de Freud) – aussi poignante dans sa tristesse qu’Amok était troublante dans sa fièvre ou Vingt-Quatre heures dans la vie d’une femme était touchante dans sa mélancolie. 

« Alors enflamme-toi

Seulement si tu prends feu

Tu pourras connaître le monde au fond de toi »

sont les vers qui ouvrent la nouvelle. La passion fatale d’une enfant, puis d’une jeune fille et enfin d’une femme, passion dont nous suivons la progression, nous conduit dans le gouffre de la solitude humaine, ce « monde souverain » obscur, inconnu des autres, où se trouve l’essence de notre être. 

La fameuse lettre, qui constitue tout le récit, est une confession enchâssée dans un récit cadre (celui de la réception de la lettre). Cette confession retrace une vie dédiée à un homme, en étapes chacune introduites par un leitmotiv funèbre ; elle s’apparente à une véritable tragédie en cinq actes encadrée par de courts prologues et épilogues d’un narrateur extérieur. Elle conte l’histoire, l’évolution de la passion amoureuse monomaniaque insensée d’une enfant de treize ans pour R., son voisin, un charmant et nonchalant romancier, dont elle perçoit d’emblée et de son regard innocent la dualité – sa face éclairée et sa face sombre insoupçonnée. L’amour absolu qu’elle lui voue à partir de son arrivée dans l’immeuble n’exige aucun retour, puisqu’il s’agit de l’amour d’un être innocent confiné dans l’attente muette d’être un jour remarquée, reconnue. Alors seulement, elle aura le sentiment d’être sauvée par son dieu – c’est cette reconnaissance que la lettre envoyée sur son lit de mort vient, pleine d’humilité, demander. 

Le personnage principal de ce récit rédigé à la première personne, bien qu’il soit entièrement voué à un « tu » – être vénéré omniprésent, est bien l’héroïne qui, pour la première fois depuis qu’elle est amoureuse, souhaite imposer son « je ». Par ce « je » maintes fois répété, elle ose enfin réclamer la reconnaissance2 tant attendue depuis qu’elle est tombée irrationnellement amoureuse.

La lettre est donc une demande de reconnaissance posthume pour le salut de son âme après la mort

NB : il est aisé de plaindre l’inconnue aux sentiments douloureux que l’indifférence semble avoir piétinée toute sa vie (d’autant plus lorsqu’elle est fourbement entretenue par l’être aimé – à l’image de la cruauté de Pierre Costals à l’égard d’Andrée Hacquebot dans Les Jeunes filles de Montherlant (1936)). Cependant, aussi fertile que soit le terreau que ces sentiments produisent pour une écriture de la douleur, l’obsession destructrice ne saurait être glorifiée… prenez soin de vos cœurs !

Les Nuits blanches, Fiodor Dostoïevski (1848)

Rue de Paris, temps de pluie, Gustave Caillebotte (1877)

NDLR : Si figurent ici Les nuits blanches de Dostoïevski – juste à la suite de la Lettre d’une inconnue – c’est en raison de l’écho que les deux nouvelles semblent se renvoyer, pour ainsi dire de leur rapport de symétrie mutuelle.

En effet, ici aussi, il s’agit d’une confession provoquée par une rencontre due au hasard. Un être fantasque, sans attache, sans passé et futur, ère au gré de ses rêveries baignées dans une mélancolie à peine perceptible, dans St-Pétersbourg. Il rencontre une jeune fille éplorée, qui lui avoue – aveux cathartique qui semble initier une confession enchâssée comme chez Zweig – être tombée amoureuse dans sa jeunesse d’un homme qui l’a abandonnée ; les deux êtres s’étant rencontré une nouvelle fois une année plus tard, il lui promet de venir la chercher une fois ses « affaires » achevées. L’individu fantasque accepte de retrouver Natenka trois soirs, et de porter une lettre devant permettre les retrouvailles. Mais l’amant n’arrive pas, la jeune fille se sent une nouvelle fois trahie. Elle et l’être flottant se font alors des promesses d’amour.

Mais la catharsis, si elle semble initiée et voulue par la jeune fille, se retourne dans la nouvelle de Dostoïevski contre le narrateur, l’homme flottant. C’est lui, qui, au gré des pleurs amoureux de Natenka (bientôt séchés car elle retrouvera son amant et abandonnera celui des trois nuits à ses espoirs de bonheur renaissant à peine) se confie peu à peu sur sa mélancolie inexpliquée – lui qui n’a jamais réussi à s’attacher à la vie d’un être. Natenka réduit à néant, dans une cruauté non voulue, le début de vie que les précieux instants d’aveux mutuels des tourments de leur âme3 avaient initié. Le narrateur, alors rendu à son statut de fantôme de Saint-Pétersbourg, retourne au néant – sans colère pourtant. 

La confession s’est avérée fatale à celui à qui elle a été faite. C’est lui, qui au long du récit, a mis à nu sa véritable détresse, et s’est fait piéger par celui qui a confessé : il s’agit du processus exactement symétrique à l’expérience des récits confessions orchestrés par Zweig. 

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Notes de bas de page :

  1.  Zweig est fasciné par la psychanalyse naissante. Ses nouvelles sont témoins de l’influence de sa relation amicale avec Freud à la fois sur son style et son écriture. En effet, le récit enchâssé permet l’entrée dans une confession, une introspection.  ↩︎
  2. Noter la du leitmotiv de la reconnaissance dans le texte. Même lorsque le romancier, sans reconnaître sa jeune voisine de jadis devenue adulte, est séduit par son beau visage et passe une nuit avec elle, le romancier ne voit pas en elle plus qu’une des nombreuses femmes qu’il a séduites. Lorsque, beaucoup plus tard, ils partagent une deuxième nuit qui lui laissera un enfant, il ne fera pas le lien avec la première. Avant la lettre, l’inconnue – puisque c’est ce qu’elle est restée pour lui – n’aura jamais marqué l’esprit de l’écrivain.  ↩︎
  3. De tels aveux semblent souvent créer les conditions favorables pour une certaine proximité émotionnelle. ↩︎

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